Les progrès vers la mise en place d'une Convention de
l'UNESCO sur le patrimoine immatériels s'accélèrent. Il y a dix ans, l'ICOMOS
acceptait un concept incomplet du patrimoine culturel qui prenait en compte
exclusivement l'aspect matériel. Le lieu commun, bien énoncé dans les principes
sociologiques, veut que le patrimoine culturel soit un ensemble de relations
synchronisées auxquelles participent la société (systèmes d'interaction entre
les personnes), les normes, (comportements, règles, etc.) et les valeurs (par
exemple les systèmes de croyance). Ces normes (symboles, technologies, objets)
représentant le contenu de la culture sont en conséquence les expressions et la
preuve matérielles des valeurs immatérielles, établissant ainsi une relation
symbiotique entre le matériel et l'immatériel.
C'est exactement le
message vibrant prôné par la Déclaration Universelle sur la Diversité Culturelle
adoptée par tous les Etats Membres de l'UNESCO en 2001. " Le patrimoine
immatériel (la carte ou la boussole grâce auxquelles les êtres humains
interprètent, sélectionnent, reproduisent et diffusent leur patrimoine culturel)
est un outil qui permet de définir et d'exprimer le patrimoine matériel
(l'hérédité physique des sociétés) et de transformer le paysage inerte des
objets et des monuments en archive vivante des valeurs culturelles… " Ainsi le
patrimoine immatériel doit être considéré comme la structure la plus importante
dans laquelle le patrimoine matériel prend sa forme et sa signification.
La relation symbiotique est démontrée chez les Dogons du Mali où le Togu
Na est la première structure construite lors de la fondation d'un village. C'est
là que se rassemblent les conteurs ; il est le tribunal et le lieu où se décide
le calendrier des cérémonies et des récoltes, où les anciens transmettent leur
sagesse aux plus jeunes.(1) Chez les Lobi du Burkina Faso, les maisons
s'éparpillent autour du dithil (un autel de terre), décrivant une zone
d'authenticité qui ne peut être mesurée. Les enseignements tirés de la nature,
et les parallèles entre le monde spirituel et le monde réel, influencent les
bâtisses et la réponse apportée aux problèmes architecturaux. Le baobab où
s'abritaient jadis les chasseurs est un coquillage de la rivière sacrée où l'on
dit que "les Blancs vivaient". Sur le toit, une tige de fer intercepte les
signaux d'alarme et les transmet aux esprits des ancêtres aux alentours,
lesquels, à leur tour, alertent les autels extérieurs. Tout le système des
forces est dirigé vers l'autel de terre, générateur suprême de la communauté.
.(2)
Rien que de très normal pour l'Afrique, où l'âme définit le corps,
mais en Afrique seulement ? Ces églises à l'architecture si particulière, aux
portails richement sculptés, aux pignons innombrables et aux têtes de dragon
perchées sur les arêtes des toits ne transmettent-elles pas un message similaire
: "l'essence de l'esprit norvégien" ? .(3)
Pendant que nous nous
interrogeons sur les problèmes potentiels qui se posent à partir de là, de plus
hautes instances se sont trouvées prises dans un dilemme : que faire si ces
problèmes ne sont pas abordés de front ? La 24ème session du Comité du
Patrimoine mondial a été ainsi prise au piège. Furtivement, la maison Shröeder
de Rietveld à Utrecht (Rietveld Schroderhuis) a volé la vedette, lorsqu'il a
fallu décider si cette demeure - manifeste du mouvement de Stijl, respectant au
pied de la lettre les principes du "néo-plasticisme", première déclaration de
ces idées et, par conséquent, manifestation architecturale du mouvement de Stijl
- devait être reconnue pour les fortes valeurs immatérielles qu'elle incarne
(critère (vi) des Orientations devant guider la mise en œuvre de la Convention
du Patrimoine mondial, WHC 99/2 mars 1999). Dans une décision qui fera date et
en dépit de la véhémente opposition de l'ICOMOS, l'immatériel a été subordonné
au matériel et le monument a été inscrit sur la Liste du Patrimoine mondial sur
la base du critère (i) - en tant qu'icône du mouvement moderne dans
l'architecture - et du critère (ii) pour son approche radicale du design et de
l'utilisation de l'espace.
L'ironie de cette décision n'échappera pas à
la plupart : acceptation sur la base du critère (i), "en tant qu'expression
exceptionnelle du génie créateur humain dans ses idées et concepts les plus
purs, tels que développés par le mouvement de Stijl". Rejet sur la base du
critère (vi), "en tant que manifeste des idées et des concepts du de Stijl"
(!!). Le paysage culturel de Sukur (Nigeria) est lui aussi le produit d'un
mouvement, mais dans un sens différent. À Sukur, le palais du Hidi perché au
sommet d'une chaîne montagneuse est une métaphore visuelle dans laquelle le Hidi
(le chef spirituel/temporel) apparaît comme l'époux du reste de la société. Tout
au long des fêtes annuelles des récoltes, cette idée est idéologiquement
revitalisée et validée, donnant naissance à un paysage culturel qui reflète la
structure sociale, les systèmes de croyance et un ordre économique qui perdure
sans changement depuis des siècles. .(4)
Ces exemples disparates mettent
en évidence l'actualité des problèmes qu'aborde ce thème. Ils mettent également
en exergue la dimension locale, régionale et internationale du patrimoine
immatériel lu dans le contexte des monuments et des sites. La décision de la
24ème session du Comité du Patrimoine mondial (Cairns, Australie, décembre 2000)
de se pencher sur ce terrain mal défini, comme l'a montré le cas de Rietveld
Schrodehuis, a fait date. La 25ème session du Bureau du Patrimoine mondial
(Paris, juin 2001) a noté que les éléments matériels et immatériels étaient,
dans nombre de cas, inséparables : la dévaluation du spirituel au profit du
corporel est donc un anathème. Le Bureau recommande au Comité du Patrimoine
mondial (Helsinki, décembre 2001) une position positive sur la dimension
immatérielle du patrimoine que l'on devra retrouver dans l'édition revue des
Orientations devant guider la mise en œuvre de la Convention du Patrimoine
mondial. L'UNESCO aborde également le problème, quoique dans le contexte du
patrimoine immatériel per se. De sérieux efforts sont en cours afin d'établir
une Convention sur le Patrimoine Immatériel qui devra être adoptée par la
Conférence Générale de l'UNESCO. Le thème de l'Assemblée Générale tombe donc à
pic, mais il fera aussi de la 14ème Assemblée Générale le point culminant des
diverses discussions régionales qui ont eu ou continuent d'avoir lieu, par
exemple le "Primer Encuentro sudamericano sobre patrimonio intangible" (1997),
le "Segundo Encuentro sobre patrimonio intangible (1999)", et la conférence sur
les Montagnes Sacrées tenue au Japon (septembre 2001). La 12ème Assemblée
Générale de l'ICOMOS a formellement accepté le Document de Nara sur
l'authenticité, il est maintenant temps de tester et d'aborder les questions qui
en découlent. C'est cette opportunité qu'offre le thème de l'Assemblée Générale
aux Chutes Victoria.
Le Symposium comptera trois sous-thèmes :
A : LA DIMENSION, LES CONCEPTS, L'IDENTIFICATION ET
L'EVALUATION DE L'IMMATERIEL
Le professeur Ralph Pettman parle
du concept de patrimoine comme d'un concept objectivé et réifié, " 'chosifiant'
le monde" - définissant le passé comme un lieu, une chose comprenant d'autres
choses - et par conséquent centré sur la création d'un "musée humain".(5)
('muséification') des "valeurs universelles exceptionnelles". Il postule,
toutefois, l'existence d'un autre concept du patrimoine qui n'est pas celui
d'une "chose", de biens matériels per se, mais de processus immatériels tels les
pratiques culturelles et les compétences traditionnelles - particulièrement
lorsqu'il s'appuie sur des exemples japonais.
Dans la même note, Alain
Sinou intervient sur les problèmes d'une telle approche 'chosifiée' / réifiée
par rapport à certaines catégories de patrimoine, par exemple les routes de la
traite des esclaves (itinéraires culturels). La réunion des experts sur les
itinéraires culturels (24-25 novembre 1994, Madrid) a appelé à la définition de
chemins patrimoniaux "composés d'éléments matériels, dont l'importance
culturelle provient des échanges et du dialogue multidimensionnel au travers de
pays ou de régions, illustrant l'interaction du mouvement, dans l'espace et dans
le temps"..(6) De l'avis de Sinou, cette approche "réifiée" rencontrerait
certains problèmes pratiques si elle était appliquée à Ouidah, où, à l'exception
du fort portugais, il ne reste que peu de traces physiques de l'esclavage, et
"aucun autre élément matériel susceptible de remémorer cette activité : les
esclaves ne faisaient que passer et les investissements matériels étaient
réduits au minimum (enclos et tentes pour les abriter en attendant qu'ils soient
embarqués sur les navires négriers)". La situation est encore plus complexe si
l'on considère les cultes vaudous du Bénin, puisqu'ils ne présentent aucune
caractéristique physique telle que des édifices, et que la localisation des
lieux de culte ne résulte pas non plus de règles spatiales spécifiques ; la
plupart des temples ont été déplacés à plusieurs reprises dans la ville, par
exemple à l'occasion de la nomination d'un nouveau prêtre. Enfin, les temples ne
sont pas toujours le lieu des rituels les plus significatifs : en ce sens, ils
ne sont pas nécessairement les lieux les plus vénérés. .(7)
Ces
questions et beaucoup d'autres doivent être couvertes par ce thème secondaire,
qui aborde entre autres domaines : Les aspects philosophiques et théoriques,
notamment la définition et l'identification des problèmes, en tenant compte des
différences culturelles et historiques; le locus en termes de typologie;
l'esprit du lieu tel que capturé par divers moyens, particulièrement à travers
les sources primaires.
Sujets proposés
Concepts et définitions
• Valeurs : matériel - immatériel ; historicité ou non-historicité d'un lieu
; authenticité des idées et des traditions; intégrité des aspects matériels et
immatériels d'un lieu
• Diversité culturelle et diversité patrimoniale : ordinaire ou
exceptionnelle ; imitation ou innovation; caractère unique
•Traditionnel ou moderne : continuité de la tradition ; importance
archéologique ; aspects muséologiques.
Types de lieux
• Paysages culturels : chemins ou itinéraires culturels associés, reliques,
permanents.
• Sacré ou naturel : forêts, montagnes, rochers, lacs, rivières ; sites
funéraires ; diversité sacrée ou biologique ; temples naturels
• Dimension immatérielle : peuplements, structures bâties, communautés ;
topographie, occupation des sols, agriculture.
Mémoire et
signification
• Esprit d'un lieu, genius loci : le caractère essentiel, la nature ou les
qualités d'un lieu
• Mémoire : réminiscences, associations, traditions orales, chants.
• Caractéristiques et signification d'un lieu.
Individus
et compétences
• Individus : trésors nationaux vivants ; mémoires, savoir-faire.
• Compétences : rôles de l'artisanat, construction traditionnelle, art,
objets de culte.
B : IMPACT DU CHANGEMENT ET PERCEPTIONS
DIVERSES
Les Bouddhas de Bamiyan (Afghanistan) sont perdus.
Toute la planète a été choquée par cet acte iconoclaste et gratuit, mis à
exécution le 12 mars 2001. Pour beaucoup, les deux statues du Bouddha étaient un
"message de paix, de tolérance et de bonté. Leur inspiration était telle qu'ils
servirent de modèle à un ensemble d'une magnificence comparable en Chine
occidentale, à Tunhuang, où convergeaient les deux branches de la Route de la
Soie. Entre ces deux points, leur influence était manifeste dans... les sites
bouddhistes où fusionnèrent harmonieusement les styles oriental et occidental
pour produire des œuvres d'une beauté achevée"..(8)
Pierre Lafrance,
dépêché en Afghanistan pour tenter d'amener les dirigeants talibans à
reconsidérer leur décision de détruire ces statues millénaires, parle des
efforts désespérés faits pour tenter de leur montrer ce patrimoine sous un jour
plus positif. Cependant, pour les Talibans, ces trésors étaient "la création
d'une créature, et créer une créature est un péché". Tel était leur argument.
Tout le débat était posé en termes de "licite" et d'"illicite" ; aucune
discussion n'était donc possible, à moins d'envisager les choses dans leur
perspective de la Charia. "Il y a, semble-t-il, une dérive vers la pensée
magique."
Dans un esprit assez similaire, dans beaucoup de régions
d'Afrique, des vestiges et des objets sacrés ont été déplacés de leur
emplacement original, soit parce qu'ils représentaient "l'œuvre du
diable/démon", soit, comme c'est le cas à Ambohimanga, à Madagascar, parce que
le pouvoir colonial a décidé de transférer les dépouilles royales à Antananarivo
pour supprimer l'environnement anthropique du lieu et ainsi abolir son caractère
sacré. Dans le cadre du sous-thème Impact du Changement et Perceptions Diverses,
ces questions seront débattues sous le titre : Enjeux et menaces dans les
contextes locaux et globaux.
Sujets proposés
Tradition ou modernité
• Tradition locale ou globalisation : processus du changement,
transformation, modernisation.
• Perturbation des relations : entre l'immatériel et le matériel : perte de
sens, rejet, oubli
• Développement : durabilité culturelle, tourisme,
muséification.
Conflits de sens et d'interprétation
• Superposition de sens : interprétations contestées
• Intolérance et destruction d'origine religieuse, sociale et politique.
• Purification ethnique, guerres de religion.
C : CONSERVATION ET GESTION DU PATRIMOINE IMMATERIEL -
METHODES
À l'origine, le parc national Uluru-Kata Tjuta
d'Australie n'a été inscrit sur la Liste du Patrimoine mondial que du fait de sa
valeur naturelle matériel. Ce n'est qu'en 1994 que l'inscription a été révisée
pour inclure la composante culturelle, venant principalement de la valeur
immatérielle du site pour les Aborigènes. La gestion du site a donc inclus ces
éléments. Dans leur observation, Albert Kumirai et al .(9) notent que les
merveilles naturelles du site inscrit sur la Liste du Patrimoine mondial,
Victoria Falls, déterminent l'ethos de la gestion du site, avec un axe
principalement orienté sur les valeurs esthétiques.
Toutefois, ce même
environnement est perçu différemment par les communautés traditionnelles
locales, qui y voient l'esprit de Mosi-oa-Tunya : des esprits qui fournissent à
l'homme l'eau, le poisson et autres ressources aquatiques, et des esprits qui
parlent à travers le tonnerre. Pour les autochtones, Victoria Falls est
désormais un foyer abandonné et sans vie. Dans cette perspective, le régime de
gestion actuel est inadéquat. Ces questions, et d'autres semblables, sont
évoquées dans le cadre de ce thème secondaire, qui comprend les rubriques
suivantes:
Sujets proposés
Processus
d'identification et de documentation
• Processus d'identification et de lecture des lieux, sites et communautés :
passé et présent
• Méthodes d'enregistrement et de documentation ; mémorisation
• Interprétation de la dimension, de la valeur et des associations
immatérielles dans un lieu
•Évaluation de la dynamique d'impact et de
changement.
Évaluation et caractéristiques
• Évaluation et appréciation de l'importance d'un lieu
• Exposé des caractéristiques et de l'importance
• Réponse à des besoins universels ; valeur universelle
exceptionnelle.
Protection et stratégies de gestion.
•Méthodes de protection et de conservation ; stratégies de gestion des
lieux ; développement culturel durable.
•Processus de transmission et de régénération des valeurs immatérielles
d'un lieu pour la communauté ; implication socio-culturelle de la population
•Gestion des visiteurs : présentation ou non-présentation.
Dawson Munjeri
Ancien Vice-Président de l'ICOMOS pour
l'Afrique
1. Centre du Patrimoine mondial de l'UNESCO, Nouveaux regards sur l'Afrique.
UNESCO. Paris 1998 : 11.
2. Centre du Patrimoine mondial de l'UNESCO, Nouveaux regards sur l'Afrique.
UNESCO. Paris 1998 : 14.
3. Hauglib, R. Old Art and monumental buildings in Norway, Oslo. Dreyers Forag.n.d. p.v.
4. Eboreime, O.J. "The Sukur and Benin cultural landscapes as case studies on current issues of authenticity and integrity", ed. Saoma-Forero G. Authenticity and Integrity in an African context. UNESCO. Paris 2001: 90-94.otes:
5. Pettman, R. The Japanese concept of heritage in its global politico-cultural context. Asian Studies Institute Working Paper 17. Wellington, March 2001 1-5.
6. Ministerio de Cultura/ICOMOS International, Routes as part of our cultural heritage Madrid, 24-25 Nov. 1994
7. Sinou, A. "Architectural and urban heritage: The Example of the City of Ouidah, Benin", ed. Serageldin I and Taborov, J. Culture and development in Africa World Bank. Washington DC. 1994:298
8. UNESCO,"The lost treasures of the Afghans", Sources No. 134 May 2001: 4
9. Kumirai, A. Muringaniza, J. Munyikwa, Victoria Falls/Mosi-oa-Tunya : issues and values, ed. Saoma-Forero, G. Authenticity and integrity in an African context: UNESCO Paris 2001 p.111